Crise ouverte au sommet de l'État : Louis Paul Motaze peut-il paralyser l'économie par un abus d'autorité ?
Entre guerre d'influence et blocage administratif, la bataille pour le contrôle du scanning au Port de Douala révèle une dérive inquiétante du pouvoir. Alors que le ministre des Finances utilise ses prérogatives pour contrecarrer une décision souveraine, la question se pose : jusqu'où peut aller un membre du gouvernement sans défier l'autorité de l'État lui-même ?
Le choc de deux légitimités
Depuis le 1er janvier 2026, le Port Autonome de Douala (PAD) devait tourner une page historique. Conformément à une décision de sa direction générale, appuyée par le décret de 2019 portant réorganisation du port, l'opérateur national Transatlantic DSA a été installé pour succéder au géant suisse SGS dans l'activité stratégique de scanning des marchandises.
Objectif affiché : passer d'un contrôle partiel à un système de "100 % scanning" permettant de lutter contre la fraude douanière, estimée à près de 200 milliards de FCFA par an. Objectif sous-jacent : la souveraineté. Car l'activité de scanning n'est pas qu'une simple prestation de service. Elle est d'abord sécuritaire. Elle touche au contrôle des frontières, à la collecte de données stratégiques, à la sûreté nationale.
Pourtant, sur le terrain, la transition vire au psychodrame institutionnel. Malgré le démarrage effectif des opérations par Transatlantic, le ministre des Finances, Louis Paul Motaze, refuse de valider le changement. Dans une correspondance datée du 29 décembre 2025, il a instruit la Direction Générale des Douanes de maintenir le cadre contractuel avec la SGS, estimant que le contrat signé en 2015 court jusqu'en 2032.
Résultat : deux systèmes cohabitent, deux facturations s'opposent, et les opérateurs économiques sont pris en étau.
Une guerre des chefs aux airs de guerre d'influence
Ce conflit dépasse largement le cadre technique. Il oppose deux poids lourds du régime.
D'un côté, Louis Paul Motaze, ministre des Finances, qui défend le maintien de la SGS. Un choix qui interroge, quand on sait que le ministre de la Communication, René Emmanuel Sadi, présiderait le conseil d'administration de SGS Cameroun, selon des informations publiées par Jeune Afrique. Mais entre-temps, le ministre des Finances a franchi un cap.
Blocage des salaires : le "coup de force administratif"
Selon des sources internes au Port Autonome de Douala, pour faire plier le Directeur Général du PAD, Cyrus Ngo'o, et l'obliger à revenir sur l'attribution du contrat à Transatlantic, Louis Paul Motaze aurait actionné un levier redoutable : le blocage des salaires et des décaissements destinés à la direction du port. Une méthode d'une rare violence institutionnelle.
Car juridiquement, la position du ministre des Finances est fragile. Depuis le décret de 2019, la zone portuaire est sous le contrôle entier et total de la Direction Générale du PAD. Le ministère des Finances n'est pas la tutelle administrative du port : celle-ci relève du ministère des Transports et de l'Autorité Portuaire Nationale. Quant à l'activité de scanning, par sa nature sécuritaire, elle intéresse au premier chef le ministère de la Défense, la Délégation Générale à la Sûreté Nationale et la Direction Générale de la Recherche Extérieure.
En bloquant les salaires, le ministre utilise donc son pouvoir de contrôle financier non pas pour gérer, mais pour sanctionner un responsable qui applique une décision conforme aux textes et validée par sa hiérarchie. Une forme de chantage d'État qui, si elle était avérée, transformerait l'administration fiscale en instrument de règlement de comptes personnel.
La question qui dérange : jusqu'où peut-on aller sans défier l'État ?
Cette situation mène à s'interroger sur la nature du geste posé par Louis Paul Motaze.
S'agit-il d'une simple "guerre des chefs" ? D'un conflit de compétences classique dans un État aux prérogatives parfois mal délimitées ?
Ou assiste-t-on à quelque chose de plus grave ?
Lorsqu'un ministre utilise les leviers de son département pour paralyser une décision qui émane d'une autre institution de la République, et ce malgré les tentatives de médiation de la Présidence, il ne se contente pas de "désobéir". Il conteste, par les actes, l'autorité qui devrait le dépasser. Il crée une situation de blocage qui, si elle persiste, rend l'État incapable de fonctionner. Ce n'est pas un coup d'État au sens militaire du terme. Il n'y a ni chars dans les rues, ni tentative de renverser le chef de l'État. Mais c'est ce qu'on pourrait appeler un "coup de force administratif" ou une "rébellion institutionnelle". Une manière de dire : "Je dispose d'un pouvoir de blocage suffisant pour imposer ma volonté, même contre l'avis des autres institutions." Dans un État de droit, un tel comportement est inacceptable. Dans un régime où tout repose sur l'arbitrage présidentiel, il est dangereux. Car il brouille les lignes de commandement, fragilise la hiérarchie, et envoie un signal désastreux : celui d'un gouvernement qui parle d'une voix, mais agit d'une autre.
L'économie nationale prise en otage
Le 13 février 2026, le Groupement des Entreprises du Cameroun (Gecam) a lancé un ultimatum au gouvernement, menaçant de bloquer les opérations portuaires si la situation n'était pas normalisée. Le Syndicat des Industries du Cameroun (Syndustricam) dénonce une "extorsion administrative légalisée" face aux surcoûts et aux pénalités qui s'accumulent pour les opérateurs économiques.
Ironie du sort, le 16 février 2026, le DG du PAD a été contraint de suspendre partiellement les activités de Transatlantic sur le segment des conteneurs, pour tenter de calmer le jeu. Une décision qui sonne comme une capitulation temporaire face aux pressions, mais qui n'apporte aucune solution de fond.Pendant ce temps, ce sont des milliards qui continuent de sortir du circuit économique camerounais pour alimenter des actionnaires étrangers, tandis que l'opérateur national, prêt à investir et à créer de l'emploi local, est maintenu dans l'incertitude. Cette affaire dépasse le simple cadre du Port de Douala. Elle pose une question fondamentale pour la gouvernance du pays :
Un ministre peut-il, par sa seule volonté et des moyens de pression contestables, bloquer une politique publique validée par les institutions, et ce au mépris des textes et de l'économie nationale ? Si la réponse devait être positive, alors ce ne serait pas un "coup d'État" que Louis Paul Motaze préparerait, mais quelque chose de plus insidieux : la normalisation de l'arbitraire. Une dérive où le pouvoir personnel l'emporte sur le pouvoir institutionnel, où la force de blocage remplace la force de conviction. Le chef de l'État, garant du bon fonctionnement des institutions, est aujourd'hui le seul à pouvoir trancher ce conflit. En rappelant, si nécessaire, que nul n'est au-dessus de l'État, pas même ceux qui en sont les plus hauts serviteurs.
" Car à ce jeu-là, c'est la crédibilité de toute la chaîne de commandement qui finit par s'effondrer. Et avec elle, la confiance des citoyens et des opérateurs économiques dans la capacité du Cameroun à se gouverner lui-même. "
Philémon KUATE



Sandrine Mballa 






