GRAND ANGLE : Le paradoxe de Nachtigal — Pourquoi le Cameroun exporte sa puissance tout en étouffant son industrie ?

GRAND ANGLE : Le paradoxe de Nachtigal — Pourquoi le Cameroun exporte sa puissance tout en étouffant son industrie ?
barrage de Nachtigal

Par la Rédaction ENGO NEWS | Yaoundé, le 11 janvier 2026

Le barrage de Nachtigal, avec ses 420 MW de capacité , est officiellement le nouveau poumon énergétique de la zone CEMAC. Pourtant, derrière les discours de célébration, une réalité amère persiste : alors que les turbines tournent à plein régime, les métropoles de Douala et Yaoundé demeurent plongées dans l'instabilité. L’enquête d’ENGO NEWS révèle que le problème ne réside plus dans la production, mais dans un « tuyau » percé : le réseau de transport de la SONATREL (Société Nationale de Transport de l'Électricité), véritable goulot d'étranglement de l'économie camerounaise.

Un réseau « passoire » : L'énergie s'évapore avant d'arriver

Le constat technique est sans appel. Près de 40 % des lignes de transport du Réseau Interconnecté Sud (RIS) affichent plus de 30 ans d'âge, dépassant largement leur durée de vie technique optimale .

Cette vétusté engendre des pertes colossales. Le Cameroun dissipe environ 6,5 % de son énergie lors du transport haute tension, un taux qui culmine à plus de 20 % en incluant la distribution . À titre de comparaison, les standards internationaux plafonnent à 3 %. Plus grave encore, les postes de transformation comme ceux de Logbaba ou Kondengui sont saturés, fonctionnant à plus de 95 % de leur capacité . Pour éviter l'explosion des équipements, la SONATREL impose des « délestages techniques » : elle bloque l'énergie de Nachtigal à la source, incapable de l'acheminer sans risquer un black-out total.

Le Kilowattheure industriel : Un tarif compétitif, un coût réel prohibitif

Cette défaillance logistique a un impact direct et dévastateur sur le "Made in Cameroon". Sur le papier, le pays offre l'un des tarifs industriels les plus bas de la sous-région : 85 à 95 FCFA le kWh contre 110 FCFA au Gabon et 125 FCFA au Tchad .

Cependant, ce prix est un trompe-l'œil. L’instabilité du réseau force les industriels à un surcoût de l’instabilité de +30 % :

  •  * Le piège du thermique : Pour compenser les chutes de tension, les cimenteries et usines agroalimentaires brûlent du gasoil. Le kWh thermique revient à 220-250 FCFA, soit trois fois le prix du réseau public .
  •  * L'usure des machines : Les micro-coupures réduisent la durée de vie des moteurs de 15 à 20 % .
  •  * Le manque à gagner : Un arrêt de production de 4 heures coûte en moyenne 1,5 % du chiffre d'affaires mensuel à une PME manufacturière.

Le Paradoxe du Tchad : La diplomatie avant la stabilité interne ?

C’est ici que l’analyse devient purement géopolitique. Pourquoi maintenir l’exportation de 100 MW vers le Tchad via le projet PIRECT alors que les industriels de Douala suffoquent ?

L'explication est d'ordre financier et structurel. Les lignes transfrontalières sont des infrastructures neuves, financées par des bailleurs de fonds internationaux, et garantissent des paiements en devises. « Il est techniquement plus aisé d'envoyer de l'énergie sur une ligne neuve vers N'Djamena que de la faire circuler dans les vieux câbles de Douala », confie un ingénieur de la SONATREL sous couvert d'anonymat. Le Tchad bénéficiera donc d'une énergie stable, tandis que le moteur industriel camerounais continuera de brouter sur des câbles agonisants.

Le financement : Le nerf de la guerre

Le Plan de Développement du Réseau de Transport (PDRT) nécessite 1 200 milliards de FCFA d'ici 2030 . Si la Banque Mondiale a injecté 200 millions de dollars , les retards dans les indemnisations des riverains bloquent la construction de l'autoroute de l'énergie de 225 kV entre Yaoundé et Douala.

L’Œil de la Rédaction 

Le Cameroun possède désormais la Ferrari (Nachtigal), mais il tente de la faire rouler sur une piste de brousse (le réseau SONATREL). En zone CEMAC, le Gabon et le Congo deviennent des concurrents redoutables car, bien que plus chers au kWh, ils offrent une stabilité supérieure de 40 % Cameroun veut réellement devenir l'usine de l'Afrique Centrale, il doit cesser de subventionner le prix de l'énergie pour financer d'urgence la qualité du transport. Sans une modernisation radicale du "tuyau", le surplus de Nachtigal ne sera qu'une lumière qui brille pour les voisins, pendant que le producteur local reste dans l'ombre.

Sources consolidées :

 * Rapports annuels ARSEL & SONATREL 2024-2025.

 * Audits techniques PwC & Bureau Veritas.

 * Enquêtes de conjoncture GECAM.

 * Benchmarks financiers de l'Observatoire de l'Énergie de la CEMAC.