Cameroun : l'éternel combat du disparu Ossendé Afana

Soixante ans après son exécution et sa décapitation par le régime d'Ahidjo, le héros de l'indépendance Ossendé Afana attend toujours une sépulture digne et une réhabilitation officielle.

Cameroun : l'éternel combat du disparu Ossendé Afana
Cameroun : l'éternel combat du disparu Ossendé Afana

Soixante ans ont passé depuis ce jour tragique du 15 mars 1966. Pourtant, le corps de Castor Ossendé Afana, l'un des plus brillants intellectuels qu'ait connu le Cameroun, n'a jamais reposé en paix. Figure de proue de la lutte pour l'indépendance, exécuté puis décapité, il incarne encore aujourd'hui une mémoire nationale en souffrance, une blessure que le temps ne parvient pas à cicatriser .

De lui, on dit qu'il fut le premier docteur en sciences économiques d'Afrique noire francophone. Un esprit libre, formé dans les séminaires puis exclu pour avoir osé dénoncer les abus coloniaux. Un militant précoce, qui dès 1947, à seulement 17 ans, plaidait déjà la cause de l'indépendance devant la mission de visite des Nations unies . Né en 1930 à Ngoksa, dans la Lékié, Ossendé Afana était promis à une brillante carrière académique, mais c'est le destin d'un révolutionnaire qu'il a embrassé .

De Toulouse aux maquis : l'itinéraire d'un intellectuel en armes

Son parcours est fulgurant. Après des études secondaires au lycée général Leclerc de Yaoundé, où il mène déjà des fronde étudiantes, il rejoint la France. À Toulouse, il obtient son doctorat et s'immerge dans les cercles militants de la Fédération des étudiants d'Afrique noire en France (FEANF), dont il devient vice-président puis trésorier général . C'est là qu'il affine sa pensée, un mélange de rigueur académique et de ferveur nationaliste, profondément marqué par le marxisme et les idées panafricaines.

Membre actif de l'Union des Populations du Cameroun (UPC), il devient un proche collaborateur de Félix-Roland Moumié et d'Ernest Ouandié. Après l'assassinat de Ruben Um Nyobé, la répression française le contraint à l'exil. Il représente l'UPC au Caire, auprès de Gamal Abdel Nasser, et sillonne l'Afrique, de Conakry à Accra, tissant les liens de la solidarité révolutionnaire . Mais pour lui, l'exil n'est pas une fin. En 1963, il prend la décision irréversible qui scellera son sort : abandonner les certitudes des chancelleries pour l'incertitude des maquis.

Les derniers jours du maquis de l'Est

Avec un petit groupe de partisans, Ossendé Afana franchit clandestinement la frontière du Congo-Brazzaville pour ouvrir un "second front" dans la région de Moloundou, à l'Est du Cameroun. Objectif : conscientiser les masses et préparer la résistance armée contre le régime d'Ahmadou Ahidjo, considéré comme le relais du néocolonialisme français . Son approche, jugée trop intellectuelle et maoïste par certains, se heurte à la réalité d'un terrain hostile et à la méfiance des populations locales .

Le récit de sa traque, rapporté par son compagnon de lutte Fosso François, a la précision clinique d'une tragédie antique . À partir de septembre 1965, le groupe est sous pression constante. Trahis, pourchassés, ils subissent plusieurs attaques. Le 7 mars 1966, leur guide local les abandonne. Le lendemain, une nouvelle embuscade met le groupe en débandade. Ossendé Afana, myope, perd ses lunettes dans la fuite. Désemparé, il décide de retourner au Congo pour s'en procurer une nouvelle paire.

C'est sur le chemin du retour, le 15 mars 1966, à une trentaine de kilomètres de la frontière congolaise, qu'ils tombent dans le guet-apens. Le récit de Fosso François, blessé mais survivant, est glaçant : après un premier échange de tits, il entend "des rafales de mitraillettes (...) un peu partout dans la forêt", signe que les soldats achèvent les blessés . Ossendé Afana, 36 ans, est tué.

La tête du "rebelle" comme trophée

Mais la mort ne suffit pas au régime. Le corps du docteur en économie est décapité. Selon plusieurs témoignages, sa tête est emportée par hélicoptère jusqu'à Yaoundé pour être présentée au président Ahmadou Ahidjo comme un trophée de guerre . Une version plus terrible encore, rapportée par la presse, affirme que son chef fut remis à sa mère dans un sac-poubelle, une atrocité qui aurait causé la mort de cette dernière peu de temps après . Deux jours plus tard, le 17 mars, Fosso François, revenu sur les lieux, ne peut qu'enterrer sommairement, avec un simple couteau, les restes déjà en putréfaction de ses camarades .

Un héritage intellectuel prémonitoire

L'ironie de l'histoire veut qu'au moment même où il tombait sous les balles de l'armée, sa thèse de doctorat était publiée par les éditions Maspero . Dans son œuvre, Ossendé Afana n'était pas seulement un combattant, il était un visionnaire de l'économie. Il fut l'un des premiers à théoriser les mécanismes du néocolonialisme, à dénoncer les "bourgeoisies compradores" complices des anciennes puissances coloniales et à plaider pour une rupture monétaire totale en proposant la création d'une monnaie unique africaine, qu'il nommait "l'Afrik" . Soixante ans plus tard, alors que les débats sur le franc CFA et la souveraineté économique agitent encore le continent, ses analyses résonnent comme une prophétie.

Aujourd'hui, le nom d'Ossendé Afana refait surface. Conférences, articles, et une demande de réhabilitation déposée en 2024 par ses fils tentent de briser le silence officiel . De Yaoundé à son village natal de Ngoksa, la société civile et les étudiants réclament justice. Ils ne demandent pas seulement une sépulture. Ils demandent que l'Histoire, enfin, reconnaisse l'un de ses plus illustres fils, et que la mémoire de cet intellectuel en armes cesse d'être un cadavre dans le placard de la nation pour devenir une source d'inspiration pour les générations futures.